Les maux des mots
Je ne sais pas pourquoi, parfois, tout à coup, un simple mot, que j'aurai entendu un millier de fois par le passé, déclenche en moi un besoin irrépressible d'écriture. Et c’est absolument terrible, parce que ce besoin ne me quitte plus jusqu’à ce qu’il soit assouvi. Ce n’est pas grave, en soi, pourrait-on dire. Il suffit de prendre un stylo, et en avant la musique !
Mais bien sûr, dans la vie, tout n’est pas aussi simple. Il est vrai que, parfois, les choses se déroulent ainsi, cependant, la plupart du temps, plusieurs jours, voire plusieurs semaines, sont nécessaires pour que ce mot, ce tout petit assemblage de lettres, se transforme en texte. Et cela peut être un véritable calvaire, car, durant tout ce temps, il ne sort plus de mon esprit, il me hante, la nuit, le jour, au lever, au coucher, au travail, en voiture ou à table. Je suis pratiquement incapable de penser à autre chose.
Généralement, la libération vient au pire moment, quand je dois déjà boucler un chapitre, ou quand je suis dans l’incapacité d’écrire. Et c’est reparti pour une séquence Frustration ! Mais tout cela, ce n’est rien. Ce sont de petits inconvénients avec lesquels je peux vivre sans trop de difficultés. Non, en vérité, le problème réside ailleurs. Le problème, c’est le mot lui-même.
J’ai rêvé. J’ai rêvé qu’un jour, l’Inspiration venait à moi sous la forme d’une douce parole. « Amour » venait me susurrer des envolées romantiques, de petits instants de tendresse, une soirée torride et une grande tragédie.
Liberté, feu, honneur, fracas, enfant, folie, anneau, étranger, ou même… chapeau ? Avec n’importe lequel d’entre eux, j’aurais eu matière à m’exprimer, à laisser parler ma plume, à faire naître sous mon trait des personnages aux destins passionnants, vivant des aventures épiques, ou peut-être oniriques, éthyliques, sentant le romarin et la crotte de bique, que sais-je ?
Mais non. En ce moment, rien ne me vient. Après les affres de la fébrilité, les douleurs aux doigts et au clavier, l’ébullition cérébrale, voici l’avènement de l’Ere de la Page Blanche. Le Désert. J’ai envie d’écrire. Je veux écrire. Je dois écrire. J’ai besoin d’écrire.
Seulement, mes muses sont malades. Elles se sont vautrées dans une orgie de chocolats belges, de pâtes de fruits et de pain d’épices. Repues, elles reposent sur un vieux canapé, leurs jambes nues dépassent d’un amoncellement de papier-cadeau comme des sapins rescapés d’une avalanche. Leurs visages bouffis de crème au beurre affichent des sourires idiots, aussi vides que leur estomac est plein. Et si leurs regards pétillent, ce n’est pas de malice, de joie, d’espièglerie ! C’est simplement à cause des milliers de bulles de champagne qui éclatent derrière leurs yeux cernés. Demain, l’esprit de Noël sentira l’aigre et l’œuf pourri, et la sarabande des lutins ressemblera à une nuit de sabbat sur le Mont Chauve.
Je suis désespérée et bêtement euphorique. Les guirlandes colorées qui ornent les balcons de ma ville sont comme une galaxie de petites fleurs magnifiques et prétentieuses, qui croient pouvoir faire disparaître la lune. C’est un tour de magie, disent-elles, la magie de Noël.
Drôle de magie, selon moi. Elle transforme mes neurones en guimauve et me voilà bien avancée. Une surchauffe et l’intérieur de ma boite crânienne ressemblera aux entrailles d’un nounours en chocolat. Délicieux, mais si vite dévoré, et aussitôt oublié ! C’est une bien triste perspective que je rumine entre deux bâillements pendant que, sur le petit écran, l’inspecteur Barnaby se prend pour le fils caché d’Hercule Poirot et du commissaire Maigret. Subitement, je deviens un peu homophobe. Certains croisements sont vraiment contre-nature. Non ?
Et tout à coup, vient l’illumination. Je ne sais pas ce qui a provoqué le déclic. J’ai peur d’admettre qu’il s’agit peut-être de cette scène, d’un érotisme torride, qui se déroule à l’instant devant mes yeux fascinés : Barnaby caressant lascivement l’estomac de son vieux père avec un détecteur à métaux.
Convenons que là, tout de même, il y a de quoi s’écrier : Oh mon Dieu ! Heureusement, je ne suis pas croyante, alors je m’écrie simplement : Slip !
Je soupire et je pose mon stylo. On a les mots qu’on mérite, j’imagine. Le mien, pour les heures, les jours ou les semaines à venir, ce sera « slip ». Souhaitez-moi bonne chance.