Exercice N°2 - Résultats

Publié le par Nandra-chan


Hop hop hop ! Bonjouuuur !

J'espère que ça va bien, les enfants ! Si vous savez comme c'est beau, dehors, au moment où je prépare cet article. Le soleil se lève juste en face de ma fenêtre, les champs sont encore blancs de la neige qui est tombée hier. Les silhouettes noires des arbres se découpent sur le fond rose du ciel et Queen m'accompagne.

Il est 8H15 et tout va bien !

Bon, passons aux choses sérieuses. Voici le résultat de l'exercice de cette semaine. Je vous rappelle, au cas où vous ne vous en souviendriez plus (on ne sait jamais), que le thème était une image, et l'énoncé : écrire un texte de cinq cent mots minimum, sur le mode narratif, comportant une description de l'image, l'expressions "avoir des sueurs froides" et mettant en scène des personnages de votre choix ainsi que le fantôme d'une femme.

Au moment où je tape ces lignes, je n'ai pas encore lu tous vos textes, mais j'ai beaucoup aimé ceux que j'ai déjà pu découvrir.
Voilà les liens :

Irissia : Falling
Soren/Yuyu : Illusoires illusions (c'est vrai qu'il est bizarre ce titre :p)
Etincelle : Faiblesses
Evangelysta : Le sacrifice
Aelin : La Coallition

et voilà le mien :

Un peu de musique pour aller avec, si ça vous branche :


Tita et Shemal


Tita trébucha et n'évita la chute que par miracle. Dieu qu'elle était fatiguée ! Ses mollets étaient durs comme du bois, ses hanches lui faisaient mal, et des élancements douloureux parcouraient ses reins. La plante de ses pieds nus était si irritée qu'elle saignait, laissant de petites marques rosées au creux de ses empreintes dans la neige. Ses orteils étaient semblables à des glaçons, prêts à voler en éclats au premier choc.


Ses doigts gourds serraient contre son corps famélique son unique vêtement, un vieux sac de farine en toile de jute dans lequel elle avait fait un trou pour passer sa tête et deux autres pour ses bras. Une cordelette effilochée lui faisait office de ceinture.


« Si je survis à l'hiver, pensa-t-elle, il faudra que je trouve autre chose ». Elle avait bien grandi, ces derniers mois, et cette robe improvisée dont le bas lui effleurait autrefois les genoux ne couvrait plus, désormais, que la moitié de ses cuisses maigres. Même si la décence n'était pas au sommet de la liste de ses priorités, elle avait sa pudeur. Et puis, elle arrivait à un âge où, quand on était une fille et qu'on vivait dans la rue, il y avait certaines règles de prudence à adopter.


« Les hommes sont tous des porcs ». Combien de fois avait-elle entendu sa mère prononcer cette phrase ? Et la Grande Gigi, comme on l'appelait dans le milieu, elle en connaissait un rayon sur les hommes. C'était, pour ainsi dire, son fond de commerce, jusqu'à ce que la petite vérole l'emporte, les laissant sans ressources, elle et son petit frère Michel, qui n'avait alors que deux ans.


Les filles du bordel de la rue des Douze Arbres, à Clermont, s'étaient occupées des petits orphelins pendant un temps. Elles aimaient beaucoup le garçonnet et elles l'élevaient de leur mieux. Tita aidait pour payer leur nourriture et deux vieux matelas défoncés dans un coin poussiéreux sous les combles. Elle changeait les draps des lits et faisait le ménage dans la salle du bas, là où les clients choisissaient la marchandise avant de monter dans les étages.


« Les hommes sont tous des porcs ». Pendant qu'elle balayait les couloirs, elle entendait leurs gémissements et leurs grognements, derrière les portes des chambres. Au début, elle ne comprenait pas ce que cela voulait dire. Du temps avait passé, elle ne savait pas combien parce que personne n'avait jamais pris la peine de lui apprendre à compter, mais l'été était venu puis reparti, l'automne avait cédé la place à l'hiver, et le printemps était arrivé. Michel avait appris à prononcer les « ch » et arrêté de s'appeler Missel. Il avait continué à la surnommer Tita. Laetitia, c'était encore trop compliqué pour lui.


Un jour, Madame Claudine avait convoqué la fillette dans son bureau, qu'elle appelait son boudoir, pour faire bien. C'était quelqu'un, Madame Claudine, avec ses chignons élaborés, ses déshabillés vaporeux, ses lèvres rouges et brillantes comme des cerises, sa voix grave, chaude et sensuelle, et son regard d'oiseau de proie sous ses paupières aux cils lourds. Plus d'une fois, l'enfant avait vu des hommes tomber à genoux devant elle et embrasser ses pieds avec dévotion, les yeux humides et suppliants comme ceux de chiots abandonnés. Elle les repoussait alors, du bout des orteils, un sourire dédaigneux ourlant sa bouche pulpeuse, et certains se mettaient à pleurer.


Elle lui avait dit que désormais, si elle voulait continuer à habiter là avec son petit frère, elle devrait aller avec les clients, comme les autres filles. Puis elle l'avait regardée de la tête aux pieds avec une moue réprobatrice, et elle avait ajouté : « Tu feras l'affaire jusqu'à ce que du sang se mette à couler entre tes jambes tous les mois. A ce moment-là, un laideron comme toi n'aura plus aucun attrait, il faudra partir ».


« Les hommes sont tous des porcs ». La première fois, elle avait eu très mal et elle avait pleuré. Le vieux monsieur qui était avec elle lui avait caressé la joue, avait essuyé ses larmes avec un coin du drap, et lui avait assuré que cela irait mieux par la suite, et même qu'elle finirait par y prendre du plaisir. Il avait menti, mais Tita avait continué à faire son travail, parce qu'elle ne savait pas quoi faire d'autre et qu'il fallait nourrir Michel. Elle en avait entendu, des grognements, des gémissements et des soupirs. Elle en avait senti, des doigts se promenant sur son corps, dans son intimité. On lui en avait raconté des histoires, et elle avait porté autant de noms qu'il y avait de jours dans une année entière, pensait-elle. Mon amour, ma princesse, mon ange, mon cœur, mon bébé, mon tout petit, mon enfant, ma poupée, mon adorée... Des mensonges, encore. Ils lui disaient qu'ils l'aimaient, qu'elle n'avait rien à faire dans un endroit pareil, qu'ils aimeraient l'aider, puis ils assouvissaient leurs envies, remontaient leur pantalon et rentraient retrouver leurs épouses. Elle les recevait sans un mot, les accueillait en elle sans une plainte, et les regardait partir sans un émoi. Elle avait froid, à l'intérieur, toujours.


Et puis, il y avait eu cette nuit. Son petit frère avait fait un cauchemar et il était descendu du grenier pour la chercher. C'était interdit mais il était très effrayé alors il l'avait fait quand même. Quand il était entré dans sa chambre et qu'il avait vu Monsieur Beraud couché sur sa sœur, grognant comme sanglier qui se vautre dans sa bauge, il avait cru à un danger. Il s'était précipité en criant et il s'était accroché à la cheville du client pour le tirer hors du lit. L'homme avait secoué son pied très fort et envoyé valser le petit garçon qui s'était cogné la tête contre le coin d'un meuble.


Il n'y avait personne à la messe de funérailles, et on avait mis Michel dans la fosse commune, derrière l'église, de l'autre côté des remparts. Tita avait suivi Monsieur le Curé jusqu'à sa petite chambre du presbytère, et il lui avait offert un bol de lait chaud. Il l'avait entendue en confession, et il avait paru très triste. Sa pitié avait dégoûté la fillette. Elle avait posé sur lui son regard sombre et sans illusions, et elle lui avait dit d'économiser ses larmes, ça ne servait à rien de pleurer sur le sort d'un objet. Et c'était ce qu'elle était, un objet, un jouet pour messieurs, une poupée sans âme. Il l'avait grondée et lui avait dit qu'elle brûlerait en Enfer si elle continuait à insulter le don de vie que le Seigneur lui avait fait. Elle avait haussé les épaules. Il faisait chaud, en Enfer, non ? Et que pourrait lui faire subir le Malin qu'elle n'ait déjà vécu entre les mains des pourceaux qui franchissaient, chaque nuit, le seuil de sa chambre ?


Madame Claudine avait été très fâchée contre elle, à cause de ce que le garçonnet avait fait. Monsieur Beraud avait été mécontent du dérangement. Elle l'avait sévèrement punie. Cinquante coups de baguette  sur le dos. Elle l'avait obligée à s'excuser à genoux devant le client, et ensuite elle l'avait chassée.


Elle était restée quelques temps en ville. Elle avait travaillé comme fille de cuisine dans une auberge. Elle lavait des assiettes, des torchons, des pommes de terre, et l'eau glacée du puits gerçait la peau de ses mains,  même en été. Et puis il y avait eu la peste et beaucoup de monde était mort. Pour ne pas être contaminé, on devait se bourrer les joues de grains de genièvre et se mettre des linges imbibés de vinaigre sur la bouche et sur le nez. On brûlait les cadavres et l'air était saturé d'une fumée grasse et pestilentielle, qui sentait la viande carbonisée. Les gens fuyaient Clermont, et Tita était allée avec eux. Elle avait réussi à se glisser dans le chariot d'un artisan et à quitter la cité avant qu'il ne soit trop tard, que les habitants ne soient enfermés entre les remparts avec la maladie.


Elle avait fini par se faire embaucher dans une grande métairie, et elle y avait été un peu heureuse. Il y avait de l'ouvrage, c'était fatiguant et très dur, et les énormes verrats qu'elle devait nourrir chaque jour la terrifiaient, mais on la traitait bien et elle avait le droit de dormir avec les autres domestiques dans un grand dortoir où il faisait chaud.


Les paysans étaient gentils et, au bout de quelques temps, ils l'avaient libérée des gros travaux pour lui assigner une nouvelle tâche. Elle devait s'occuper d'une vieille dame. Il fallait la faire manger, la changer quand elle se salissait, lui faire sa toilette et lui tenir compagnie. Madame Honorine était bonne avec elle, elle lui avait appris à lire, à écrire et à compter.


Mais, le printemps dernier, tout s'était brutalement terminé. Une bande de pillards, des routiers, comme on les appelait, était passée dans la région. Ils avaient attaqué la ferme, fait d'horribles choses à tout le monde, mis le feu, et ils l'avaient emmenée avec eux. Et ça avait recommencé. Les hommes se couchaient sur elle et le faisaient, en grognant comme les cochons qu'elle avait nourris quand elle était ouvrière agricole. « Les hommes sont tous des porcs ». Sa mère avait raison.


Un jour, elle avait eu mal au ventre, et du sang s'était mis à couler entre ses jambes. Elle avait été si soulagée ! Elle se souvenait des paroles de Madame Claudine : « A ce moment-là, un laideron comme toi n'aura plus aucun attrait ». Ils allaient sûrement la laisser partir ! Elle était allée trouver le chef et elle lui avait expliqué ce qui lui arrivait, mais il lui avait ri au nez. Il avait dit qu'il s'en moquait, que ça ne changeait rien, et que de toute façon, laide comme elle était, personne ne voudrait d'elle nulle part. Elle devait lui être reconnaissante de lui offrir un toit et de la nourriture. Il lui avait volé ses vêtements et il les avait brûlés, pour l'empêcher de s'échapper. Elle était obligée de rester.


Finalement, elle avait réussi à s'enfuir. Les brigands avaient fait une rafle sur un village et volé beaucoup d'alcool. Ils avaient passé la nuit à boire et s'étaient tous endormis, saouls comme des vaches. Elle en avait profité chiper un vieux sac de farine pour s'habiller et elle avait filé.


Elle avait erré de village en village, pendant quelques temps. Des paysans avaient eu pitié d'elle et lui avaient proposé du travail, un abri, avec l'hiver qui arrivait, mais elle avait refusé. Elle avait trop peur de voir un jour les pillards débarquer. Elle ne voulait pas se faire reprendre. Et elle avait continué à fuir, toujours plus loin, s'écartant des hameaux et des bourgs et cherchant refuge dans les immensités désertiques de la montagne.


Au début, elle osait encore s'approcher des fermes isolées. Elle pouvait alors dormir dans les granges, cachée dans le foin, et subtiliser des œufs dans les poulaillers. Parfois, quand elle avait de la chance, elle trouvait quelques fruits, les derniers raisins de la saison et de ces petites pommes sauvages tardives si acides. Quand la faim la tenaillait vraiment, elle se glissait dans les saloirs et emportait un jambon ou une saucisse qu'elle engloutissait goulûment malgré ses remords, car elle avait de l'honnêteté. Mais plus temps passait, plus la proximité des humains l'effrayait et la dégoûtait, et plus la solitude l'attirait. Elle savait que c'était un piège, que l'imposante beauté des vieux monts d'Auvergne était un mirage, magnifique et mortel. Mais elle s'en moquait.


Tita s'arrêta pour reprendre son souffle. Du plat de la main, à travers la toile rugueuse de sa robe de fortune, elle caressa son ventre qui s'arrondissait. Il y avait quelqu'un là-dedans. Un bébé, un petit être qui engloutissait la maigre nourriture qu'elle pouvait se procurer et minait ses forces. Un pillard - elle ne savait pas lequel - l'avait engrossée, et sa progéniture portait déjà en elle les vices de son père. Elle vandalisait ses entrailles et lui volait son énergie.


Elle avait mal au dos. Malgré le temps, elle avait aussi très chaud. Ses joues étaient rouges, ses yeux noirs enfiévrés, et elle avait des sueurs froides. Elle frissonna. Ses pas la guidèrent vers un étang. Elle tituba le long de la rive  et elle s'assit au pied d'un arbre. Avec un soupir de soulagement, elle s'adossa contre le tronc, sans se soucier de la neige qui lui gelait le derrière. Elle replia ses jambes nues et les entoura de ses bras, puis elle posa son menton sur ses genoux et elle resta ainsi un long moment, l'esprit engourdi, le corps ankylosé. Ses paupières s'alourdirent. A travers le voile de ses cils épais, elle contemplait un horizon inexistant. Une nappe de brouillard en effaçait les limites, mariant la terre et le ciel en une étendue d'un blanc terne.


Maintenant qu'elle s'était arrêtée, le froid la gagnait petit à petit. Un courant d'air glacé s'insinuait sournoisement entre l'écorce et son dos, remontait sous son aisselle. Si elle restait là, elle allait assurément mourir. Elle accueillit cette idée d'un léger signe de tête approbateur, en regardant autour d'elle. Ses yeux remontèrent la piste de ses empreintes de pas, qui zigzaguaient le long du rivage. Des trous qui insultaient la pureté virginale du manteau immaculé étendu sur le sol. Voilà ce qu'elle était : une injure, un laideron, une pustule dans le décor, une souillure. Une truie que des porcs avaient salie et qui portait en elle un enfant-démon. Ce serait un garçon, il ne pouvait pas en être autrement. Un jour, il deviendrait adulte et, comme son père, il se coucherait sur des femmes et il grognerait, engendrant une descendance qui reproduirait son geste. A l'infini, jusqu'à la fin des temps. Le trépas serait le bienvenu. Il les emporterait tous les deux, débarrasserait le monde de leur présence répugnante, éradiquerait la menace. Et peut-être que, dans l'au-delà, elle pourrait revoir Michel, le seul être à avoir jamais fait battre son cœur. Si petit, si pur...


 Quelque chose attira son attention. De petits ronds qui se dessinaient les uns après les autres sur la surface immobile et grise du lac. Un poisson ? se demanda-t-elle. Mais non, cela ressemblait plus à des ricochets, et cela venait dans sa direction. Elle plissa les yeux, et elle crut alors distinguer une forme évanescente qui marchait sur l'eau. Un fantôme, se dit-elle sans s'émouvoir, le fantôme d'une femme.


L'apparition s'approcha, s'arrêta à quelques pas de la berge, et elle la reconnut.

-         Mère...

Gisèle était plus belle que dans ses souvenirs. Elle portait une longue robe blanche, et sa chevelure brune cascadait en bouclant autour de son visage qui n'était plus si maigre. Elle souriait, et son regard exprimait un mélange de joie et de pitié. Elle ne prononça pas un mot mais elle tendit la main vers son enfant, dans un geste d'invite.

-         Mère ! Tu es venue me chercher !

La jeune fille sourit à son tour. De son vivant, sa mère ne s'était pas occupée d'elle, ne lui avait pas donné d'affection. Après tout, c'était normal, elle aussi était la fille d'un porc, elle ne méritait pas qu'on lui prête attention. Mais à présent, la défunte était de retour. Elle était revenue pour elle, et ses yeux étaient pleins d'amour. Enfin ! Tita voulut se lever, mais son corps refusa de lui obéir. Tous ses efforts furent vains et elles restèrent là, face à face, immobiles et désespérées. Des larmes, les premières depuis la mort de Michel, se mirent à couler sur les joues de l'adolescente.

-         Mère, je n'y arrive pas ! gémit-elle.

Tout à coup, l'expression du visage du spectre changea. Son sourire se transforma en rictus de colère et ses prunelles sombres se chargèrent de reproches. Les pleurs de sa fille redoublèrent.

-         Mère ! Pardon... Non ! Ne pars pas ! cria-t-elle en voyant l'image du fantôme s'étioler. Mère ! Mère ! Attends-moi ! Je t'en supplie !

Aussi silencieusement qu'elle était apparue, la revenante se retira, ne laissant derrière elle que l'horizon, encore plus terne et froid. Un long gémissement brisa le silence renaissant et les ongles de Tita laissèrent des rainures blanches sur sa peau en griffant ses joues.

-         Ce n'est pas de ta faute, murmura tristement une voix masculine. Elle est partie à cause de moi.

Elle ne sursauta pas, ni ne se retourna, quand une main chaude et sèche se posa sur son épaule.

-         Pourquoi l'avoir chassée !? demanda-t-elle, pleine de rancune. Elle était venue me chercher.

-         Elle n'en avait pas le droit, répondit la voix.

-         Mais je voulais aller avec elle !

-         Ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Cela aurait été une erreur.

-         Pourquoi !?

-         C'est la règle. Les morts n'ont pas à apparaître dans le monde des vivants. Ceux qui enfreignent cette loi sont sévèrement punis. Ta mère t'aime, c'est pourquoi elle est venue, mais si tu l'avais suivie rien de bon n'aurait pu vous arriver.

-         Et vous, qu'est-ce que vous en savez !? cracha Tita en se tournant brusquement vers son interlocuteur.


Sa fureur retomba aussitôt, remplacée par la stupéfaction. Jamais encore elle n'avait vu plus bel homme, ni plus étrange, que celui qui était assis à côté d'elle. Quand était-il arrivé là ? Et comment ? Elle n'en avait aucune idée. Il n'y avait pas la moindre trace de pas dans la neige autour d'eux.


Elle le détailla longuement. C'était impoli, mais elle s'en moquait. Il avait un visage fin et élégant, au teint pâle, et de grands yeux aux prunelles couleur de ciel d'orage. Ses cheveux, d'un gris très clair, étaient longs et attachés sur sa nuque, à l'exception de deux tresses qui pendaient de part et d'autre de son cou. Des rubans bleus, ainsi que des fils argentés, étaient mêlées à ses nattes. Ses lèvres fines et bien dessinées s'ourlèrent en un sourire qui révéla ses dents parfaites, et deux fossettes se creusèrent dans ses joues glabres.


-         Je m'appelle Shemal, dit-il en retirant son grand manteau blanc, au col orné d'une opulente fourrure blanche, pour le déposer sur les épaules de la jeune fille.


La doublure était épaisse et encore habitée de la tiédeur du corps qu'elle venait de quitter. Tita resserra les pans du vêtement autour d'elle, puis, dans un geste un peu embarrassé, passa ses doigts dans sa chevelure dérangée et crasseuse pour essayer de l'arranger un peu. Elle se sentait encore plus laide que d'habitude, et très sale, en présence de cet être dont chaque geste, chaque expression, était un miracle de grâce et d'élégance. Depuis quand se souciait-elle de plaire ? s'interrogea-t-elle soudain.


Cette pensée la ramena à son passé, à ses peines et à sa mère, et son regard désabusé retourna scruter la surface morne du lac.

-         Je voudrais qu'elle revienne, soupira-t-elle.

-         C'est impossible.

Il fit un geste de la main. Il y eut un « pop », un petit nuage apparut, et lorsqu'il se dissipa, à sa place se trouvait un bon feu qui crépitait joyeusement. Machinalement, l'adolescente tendit ses paumes vers les flammes pour les laisser réchauffer sa peau. Elle ne se demanda pas comment il avait réussi ce tour de magie. Ça n'avait pas d'importance. La chaleur s'insinuait lentement en elle et c'était la première chose agréable qui lui soit arrivée depuis très longtemps.


Il lui tendit un bol sorti de nulle part, rempli d'une infusion odorante et fumante. Elle but à petites gorgées. C'était bon, doux et sucré. Quand elle eut terminé, elle posa le récipient sur le sol et s'appuya à nouveau contre le tronc, avec un soupir de lassitude. Ses paupières étaient si lourdes qu'elle avait du mal à  les garder ouvertes. A côté d'elle, elle sentait la présence chaleureuse de Shemal, qui restait silencieux mais ne la quittait pas des yeux. Elle acceptait son regard sans se demander à quoi il pensait. Peut-être qu'ensuite, il tendrait la main vers elle et il la toucherait, ici ou là. Peut-être qu'il voudrait se coucher sur elle et grogner. Si c'était le cas, elle n'y verrait pas d'inconvénient. Il avait payé d'avance, avec ce feu et cette boisson.

-         Mais je suis fatiguée, murmura-t-elle pour elle-même. Et je voulais partir...

-         Pourquoi ?

-         Je voulais revoir ma mère, et Michel. Et quitter cet endroit. Ce monde est si laid...

-         Laid ? s'étonna l'homme.

-         Oui, il est laid, répondit-elle en désignant le lac de la main. Gris, triste, et peuplé de pourceaux.

-         C'est ainsi que tes yeux le perçoivent, mais il n'est pas laid pour qui sait comment le regarder.

-         Je sais comment le regarder.

-         Peut-être existe-t-il plusieurs points de vue, tu ne penses pas ?


Il remua légèrement les doigts. Dans leur fourreau de glace, les branches interminables du saule pleureur qui se penchait au-dessus de leur tête s'agitèrent mollement, sous le souffle d'une brise intangible, et s'entrechoquèrent doucement avec des tintements cristallins. Un frisson rida la surface de l'étang, l'air frémit de bruissements d'ailes tandis qu'une volée de petits oiseaux venait se poser sur les branches. Leurs voix fluettes se mêlèrent au chant de la nature. Surprise, Tita leva la tête tandis que l'arbre leur jouait une mélodie ténue mais pleine de joie. Un léger sourire, le premier depuis bien longtemps, flotta un instant sur ses lèvres.


Les yeux de la jeune fille revinrent à Shemal. Assis en tailleur dans la neige, il ne semblait pas gêné par le froid malgré la finesse de la tunique blanche dont les pans s'entrecroisaient sur sa poitrine avant de se glisser sous une large ceinture de tissu bleu ciel. Il restait immobile, mais ses prunelles grises aux reflets d'argent brillaient d'une intense lumière intérieure qui rayonnait autour de lui, répandant sur tout ce qui baignait dans son aura un sentiment de sérénité et de chaleur.


Ils étaient seuls au milieu d'une vaste étendue vierge, qu'aucun pied humain, hormis ceux de l'adolescente, n'avaient foulée depuis longtemps, mais si elle se sentait comme une étrangère dans ce cadre naturel, lui n'y paraissait en rien déplacé. Il faisait partie intégrante de cet endroit, il lui appartenait et peut-être était-il là depuis toujours.


-         Etes-vous le dieu de l'hiver ? demanda-t-elle, en rougissant légèrement.


Sa propre voix la choqua, elle lui parut rauque et dissonante, mais l'homme lui sourit.


-         Non.


Un mouvement attira l'attention de Tita, un glissement de blanc sur le blanc du paysage. Elle tourna la tête. Un renard s'approchait à pas timides. Ses yeux étaient deux billes d'onyx, sa truffe humide un petit bout de charbon, et les pointes de ses oreilles triangulaires étaient bordées de soie noire. Un pinceau de poils sombres ornait le bout de sa queue touffue. Hésitant, il paraissait prêt à prendre la poudre d'escampette au moindre geste de la jeune fille qui retint son souffle.


-         Elle a faim, dit son compagnon en fouillant dans la besace de cuir clair qui était apparue à ses côtés, comme par enchantement.


Il en tira un paquet enveloppé dans du papier brun, l'ouvrit et en sortit des lanières de viande séchée qu'il disposa sur le sol non loin du feu. « Ça ne marchera jamais », pensa l'adolescente. Il lui semblait que le petit animal était sur le point de détaler si elle battait des cils, même si la bête ne lui prêtait qu'une attention flottante, ses prunelles brillantes suivant avec intensité chacune des courbes gracieuses que les mouvements que l'homme traçait dans l'atmosphère glacée. Elle se trompait. La renarde s'avança lentement vers les flammes, inclina sa tête délicate vers l'offrande, son petit nez frémit et, du bout des dents, elle goûta à son repas. Tita n'osa plus respirer.


Un bruit de pas fit crisser la neige, quelque part en arrière du petit campement. Intriguée, elle se retourna, avec lenteur pour ne pas effrayer la petite créature affamée, et se pencha sur le côté afin de voir ce que le tronc du saule lui dissimulait.


C'était un cheval à la robe immaculée. Des rubans bleus et des fils argentés se mêlaient à sa longue crinière épaisse. Blanc, aussi, était son harnachement. Il s'approcha de la jeune fille et inclina vers elle sa grande tête. Le souffle tiède de ses naseaux lui caressa le front.

Shemal se leva.


-         Il est temps de partir. Veux-tu m'accompagner ?


Elle se mit debout à son tour, et constata que rien ne semblait pouvoir déranger la renarde qui ne leur accordait plus la moindre parcelle d'attention, toute à son festin. L'adolescente ne posa aucune question. La présence de son compagnon opérait comme de la magie sur tout ce qui l'entourait, il n'y avait nul besoin d'explications, et il n'en existait peut-être aucune. Elle leva les yeux vers lui, croisa son regard et ne put s'en détacher. Elle était envoûtée, sous le charme. Pour la première fois, un homme la troublait et, dans sa poitrine, son cœur gelé palpitait timidement, comme un oisillon frileux au creux des mains d'un dieu. Vulnérable, effrayé, sans doute, mais confiant.


-         Excuse-moi, dit-il en reprenant le manteau qu'il avait posé sur ses épaules pour l'enfiler. Me permets-tu de te toucher ?


Elle répondit d'un signe de tête, trop surprise pour parler. Beaucoup d'hommes l'avaient touchée, mais jamais aucun ne lui avait demandé si cela l'incommodait.


Il la prit par la taille. La chaleur de ses mains rayonnait à travers le tissu grossier de sa robe. Il la souleva de terre sans effort et la déposa sur le dos de l'étalon, puis il se mit en selle à son tour, derrière elle, et dès que ce fut fait il l'enveloppa à nouveau dans les pans de son vêtement. Il avait fait si vite que le froid n'avait pas eu le temps de la reprendre.


-         Je ne sais pas monter à cheval, précisa-t-elle.


Il eut un petit rire, très doux, l'entoura de ses bras, prit les rênes entre ses doigts, et leur monture se mit au pas. Tita savait qu'elle aurait dû se sentir gênée. Elle était sale, dépenaillée, et devait sentir aussi bon qu'un terrier de blaireau en plein été. Pourtant, elle se laissa aller, et se blottit contre la poitrine de son compagnon. Bercée par l'allure tranquille du cheval, par la chaleur du corps qui soutenait le sien, et par les mouvements amples de la respiration du cavalier, elle se laissa gagner par la somnolence. Elle ne savait pas où il la conduisait, mais c'était sans importance pourvu que le voyage soit long. Elle voulait bien le suivre au bout du monde et même au-delà, si telle était sa volonté. Elle comprit alors qui il était, et elle l'accepta sans la moindre frayeur.


-         Etes-vous venu pour m'emmener avec vous au Royaume des Morts ? demanda-t-elle dans un murmure.

-         Pas cette fois, répondit Shemal en posant une main sur son ventre. Je suis venu pour vous ramener dans le monde des vivants.

-         Je veux rester avec vous.


Ses propres paroles la surprirent. Tout au long de sa vie, elle avait prononcé un nombre incalculable de « je ne veux pas », et de « j'aurais voulu » pleins de regrets. Mais c'était la première fois qu'elle exprimait un véritable souhait.


-         Tout ira bien. Je veillerai sur vous deux. Me crois-tu ?

-         Oui.


Tita ferma les yeux. La Mort, bienveillante, la serrait dans ses bras. Elle n'avait plus à avoir peur.


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I
Pas très joyeux tout ça effectivement, mais ton texte nous prend vraiment aux trippes quand on voit l'horreur que traverse cette pauvre gamine >
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N
<br /> libre interprétation de la fin <br /> <br /> <br />
S
Un vrai beau conte d'hiver, Nandra. C'est joli, et triste, et encore joli. Ce qui me plait, c'est qu'on assimile vite l'ambiance, la situation et les personages sont "classiques" (la maquerelle, la grande Gigi, le petit frère chou (et mort)...), donc posent des repères, mais tu leur mets ta "Nandra's touch", avec des descriptions de physiques en quelques lignes qui donnent des couleurs aussi vives qu'une belle gouache. Là où tu te donnes du mou, c'est pour décrire "La mort" (ça vient d'où, Shemal), et l'effet produit c'est qu'après nous avoir guidés, tu enlèves les roulettes et nous amènes à cette fin qu'on peut voir comme on veut. J'aurais beau ronchonner, je me réjouissais pour te lire, et une fois de plus j'ai pas été déçue.
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N
<br /> Shemal est le dieu sémitique de la mort (bien que la description que j'ai faite de lui n'ait absolument rien de sémitique... En même temps, je vois pas ce qu'un dieu sémitique viendrait faire dans<br /> les Monts d'Auvergne. Enfin bref,... )<br /> <br /> <br />
E
Je viens de la dire dnas la box à blabla, mais ton texte est vraiment magnifique! Très truste, et en même temps optimiste...quoique j'aurais bien fait mourir Tita, au moins elle aurait moins souffert, mais c'est vrai que le bébé...non, très très beau texte sur la cruauté humaine.
Répondre
N
<br /> <br /> <br /> <br />
A
J'ai beaucoup aimé l'effet de style que tu as utilisé pour écrire cette histoire. Ce style peu ... comment dire... etayé, on va dire, convient parfaitement à l'image que tu donnes et que je me fais du personnage principal. Un très beau texte, je trouve. C'est étrange comme pas mal de monde a une vision si négative du paysage montré par la photo imposée...
Répondre
N
<br /> Merci <br /> <br /> Il faut dire que cette image est quelque peu propice à la nostalgie non ?<br /> <br /> <br />