Katia - Episode 1 - La mort de Katia
Katia suçota le bout de la cuillère, la posa sur le comptoir, et rejeta la tête en arrière pour laisser les dernières gouttes de son « noisette » couler sur sa langue. Elle détestait les fonds de tasses. Mais elle détestait encore plus laisser quelque chose au fond de sa tasse, alors... Trop sucré. Pouah.
Elle jeta un coup d'œil à son reflet, dans le miroir derrière le bar. Sa tête avait l'air d'être coincée entre le col de la bouteille de Pastis et celui de la bouteille de Martini, le menton posé sur le bouchon du Cognac. Un foutu décor, pensa-t-elle... Enfin, qu'est-ce que ça pouvait bien faire ? Avec la gueule qu'elle avait, ce teint trop blanc - t'es blafarde, t'as l'air d'un zombie, disaient les potes, toujours sympa -, cette chevelure sans volume collée à son crâne avec l'énergie d'une méduse qui a passé une nuit blanche... Moche, quoi.
A deux pas d'elle, une fille taillée comme un camionneur, avec des cheveux rouge vif, faisait un boucan d'enfer en tapant à coups de poing sur la caisse enregistreuse. Katia fouilla dans la poche arrière de son pantalon, en tira un vieux porte-monnaie tout mou, et déposa une pièce de deux euros sur le zinc.
- Tiens, Gisou, je te paye.
La serveuse regarda l'argent, et grogna.
- Je peux pas te rendre la monnaie, ce putain de tiroir-caisse est encore coincé. T'as pas l'appoint ?
- Non. Si ça t'arrange, marque-le, je te paierai demain.
- La maison fait pas crédit, rétorqua la fille, avec l'amabilité du bouledogue mal luné.
- Eh ben, fais-moi un avoir de cinquante cents et puis voilà.
- C'est ça, y a pas écrit banquière sur mon front.
Excédée, Katia poussa la pièce en direction de la poufiasse,et, de l'index de son autre main, désigna son entrejambe.
- Eh ben glisse-la dans la fente et chante-nous une chanson. Avec ta grande gueule, tu devrais en être capable.
- Pauvre conne !
Sa cliente haussa les épaules, indifférente à l'insulte. Elle se fichait pas mal de l'opinion que cette grosse dinde avait d'elle. Elle enfila son cuir et quitta le bar en traînant les pieds.
Un rideau de pluie l'attendait à la sortie. Il était presque neuf heures du mat', et on aurait dit qu'il faisait encore nuit. Une couche de nuages d'un gris à vous coller la déprime pendant cent ans voilait le ciel. Elle se serra contre le mur, sortit un paquet de tabac de sa poche et le cala sur son bras. De sa main libre, elle tira une feuille d'OCB pour se rouler sa première clope de la journée. L'opération terminée avec brio et dans un temps record, elle porta la cigarette à ses lèvres, approcha le briquet... entendit le petit cric de la molette frottant la pierre, mais rien, pas une étincelle. Evidemment, elle avait pris la flotte sur la tête en venant à pied depuis le coin de la rue, son blouson était encore trempé. Avec toute cette humidité, ce serait dur d'avoir une flamme.
- Fais chier, grogna-t-elle.
Comme si ça ne suffisait pas de devoir se geler les miches dehors. Putain de temps, putain de loi anti-tabac, et putain de gouvernement...
- Oh non, pas elle...
De l'autre côté de la rue, une poupée Barbie, blonde, maquillée et pomponnée comme pour un samedi soir, parapluie léopard au-dessus de la tête, lui faisait des signes de la main en attendant de pouvoir traverser la rue. Quand le flot de la circulation se calma enfin, elle trotta sur le bitume et vint enfin se poster près d'elle.
- Tu sais quoi ? Faut que je te raconte !
- On apprend pas à dire bonjour, à l'école des blondes ?
- Oh, pardon !
Barbie lui colla trois baisers sur les joues, avec des « mouah » qui la firent frémir d'horreur. La prochaine fois, elle la fermerait plutôt que de devoir subir ça !
- Je me suis remise avec Xavier !
- Ma parole mais t'es maso... c'est votre combientième dispute / réconciliation ?
- Euh... ça doit faire...
- C'est bon, laisse tomber. T'as pas assez de doigts pour compter. T'as pas du feu ?
Tandis qu'elle tirait enfin - ô bonheur - la première bouffée de fumée de sa cigarette et s'étouffait avec, la blonde commença le récit enflammé de sa soirée torride.
- Hier soir, il est venu chez moi. Je l'avais invité à manger. Il y avait aussi ma cousine et son copain, tu sais, Nico, et puis blablablabla....
Katia n'écoutait pas. Le parfum entêtant de la fille mêlé à l'odeur du tabac et au café qui lui était resté sur l'estomac, lui donnaient la nausée. Discrètement, elle regarda l'heure à la pendulette du tableau de bord d'une voiture stationnée juste devant elle. Moins cinq. Pas cool. Pour faire bonne mesure et s'assurer que le temps ne s'était pas déréglé au détriment des pauvres travailleuses de sa sorte, elle sortit son téléphone mobile de sa poche et ouvrit le clapet. Le portrait en noir et blanc d'un blondinet avec un bandeau sur l'œil lui adressa un petit sourire et lui dit : « Bonjour, Kurogane ». Un léger élan de tristesse la prit par surprise. Elle le laissa faire. Après tout, ça collait bien avec l'ambiance, et puis, à passer la journée au turbin autant le faire avec un bon blues, comme ça au moins ce serait un gachis intégral. 08H58. Sachant qu'il avance de trois minutes, y a pas à se faire d'illusions, il est bien moins cinq.
Dans cinq minutes, il faudrait traverser la rue et aller bosser. Les rideaux de la superette où elle travaillait comme caissière six jours sur sept, étaient encore baissés, mais on apercevait tout de même de la lumière à l'intérieur du magasin. Envie d'y aller comme de me pendre, pensa-t-elle. Non, en fait, elle aurait préféré se pendre, mais avec le bol qu'elle avait, le nœud se déferait, la corde casserait, ou un abruti passerait par là pour la sauver. Elle n'avait pas envie d'ajouter un échec supplémentaire à sa vie déjà suffisamment pourrie.
Une vieille dame passa sur le trottoir, à travers le nuage de fumée de sa cigarette, et toussa avec ostentation en la foudroyant du regard. Elle lui répondit d'une mimique bovine.
- Blablablablabla... continuait Barbie, sans se rendre compte qu'elle avait depuis le premier perdu l'attention de son auditrice.
- C'est l'heure, fit celle-ci en écrasant son mégot dans un bac à fleurs rempli de sable. Faut y aller.
Pressée de s'éloigner du moulin à paroles, juste pour le temps d'une traversée de rue puisqu'elle allait encore devoir la subir toute la journée - elles étaient voisines de caisse -, elle s'engagea sur la chaussée sans regarder. Elle entendit Barbie crier « Attention !! ».
Se faire renverser par une voiture, ce n'était pas si douloureux, en fin de compte. Sur le moment, on sentait un choc, rien de plus. Par contre, c'était le moment où on s'écrasait sur le bitume, après un vol de plusieurs mètres, qui faisait mal.
Allongée au milieu de la rue, la pluie ruisselant sur son visage encore plus livide que d'habitude, Katia regardait le ciel.
- Merde, pensa-t-elle, j'aurai vraiment tout loupé. Une vie de naze, un boulot pourri, une mort débile...
Elle ferma les yeux.