Katia - Episode 2 - Enfer, Paradis, Hollywood ?
Quelque chose courait, avec rapidité et légèreté, sur son visage. Une bête ! Katia se redressa d'un bond en se donnant des gifles pour chasser la saleté d'insecte qui venait de la réveiller. Putain de mouche ! Puis elle battit des cils, surprise. Devant ses yeux, un papillon fluorescent aux ailes immenses, roses et mauves, dansa quelques instants avant de s'éloigner, pas plus effarouché que ça.
Quelques secondes plus tard, l'incident était totalement oublié tandis que la jeune femme découvrait avec stupéfaction qu'elle ne se trouvait ni dans son lit, ni dans un cercueil. Pourtant, elle s'était bien fait renverser par une voiture, elle s'en souvenait parfaitement.
- Alors... c'est quoi, ça ?
Ça, c'était une forêt, avec des arbres gigantesques, aux branches immenses, surmontées d'un épais feuillage qui laissait passer une lumière de clair de lune. Leurs troncs étaient couverts d'une écorce lisse et grise, semblable à de l'argent. Quelques trouées dans la canopée permettaient d'apercevoir un ciel sombre, étoilé. C'était la nuit.
Finement raisonné, Sherlock, pensa-t-elle en se levant. Etrange, elle avait eu un grave accident, elle aurait dû être morte, mais elle constata qu'elle n'avait mal nulle part.
- Je suis peut-être au paradis... Non, plutôt, en Enfer, avec la chance que j'ai.
Elle fit quelques pas, s'assura que ses articulations fonctionnaient bien, et reprit son observation du décor autour d'elle. Si c'était ça l'Enfer, elle voulait bien y rester un peu.
Elle fouilla dans sa poche à la recherche de son téléphone, en espérant qu'elle ne l'avait pas perdu dans l'accident. Mais non, il était bien là. Elle ne savait pas où elle était, mais elle avait besoin de parler à quelqu'un. Il lui fallait quelques réponses. Est-ce que les autres pensaient qu'elle était morte ? Est-ce que quelqu'un pourrait venir la chercher ? Ou peut-être l'aider, d'une façon ou d'une autre. Elle avait envie de rentrer chez elle, de se poser devant la télé avec une bière, ou quelque chose comme ça. Elle ouvrit le clapet, plissa légèrement les yeux devant le puissant éclairage de l'écran, qui lui vrillait les rétines, et sourit au blondinet.
- Salut, Fye.
22H34.
- Ça va, c'est pas trop tard, je vais pouvoir appeler quelqu'un. Mais qui....
Avec la dextérité conférée par l'habitude, elle appuya sur les touches pour faire défiler les noms de son répertoire.
- A2, non, pas elle, ça fait un bail que je lui ai pas parlé. Angkor, j'ai pas besoin d'un restau viet. Aurore S., non, pas elle non plus. Ben M, l'étalon italien... vaut mieux pas. Cayla G. J'ai pas besoin d'un plombier non plus. Coco, non, Damien, ouah, non, Dr Valère, non, il est pas psy. Didier... sans commentaire. Dofus, c'est pas trop le moment de s'abonner à un jeu. François, Francky, Gégé, Hayrton, Hélène. Ah ! Hélène ! Essayons Hélène. Les copines, c'est fait pour gérer les situations désespérées.
Tuututuuut !
- Eh merde ! Pas de réseau ! La chance légendaire de Katia a encore frappé ! Bon, et maintenant, je fais quoi ?
Elle n'était pas étonnée, finalement. Mais là, quand même, elle était un peu franchement dans la merde.
Elle regarda autour d'elle, scrutant les sous-bois. On n'y voyait rien du tout ici, et il n'y avait pas la moindre petite lumière indiquant une chaumière ou n'importe quoi habité par un être humain susceptible de lui filer un coup de main.
Après un instant de découragement, elle haussa les épaules. Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, mais autant prendre les choses avec philosophie - sans quoi elle n'allait pas tarder à se payer une crise de panique.
Un chemin de terre s'ouvrait devant elle. Elle s'y engagea, sans se presser. Où était-elle exactement ? Que s'était-il passé ? Il fallait vraiment qu'elle parle à quelqu'un. N'importe qui ! Même un flic ferait l'affaire... Mais où trouver un interlocuteur, dans une forêt qui avait l'air immense, en plein milieu de la nuit ?
Tandis qu'elle progressait lentement, à la lumière de la lune, les images d'une série d'animation japonaise, Yû Yû Hakusho, lui revinrent en mémoire. Dans le premier épisode, le héros mourait, renversé par une voiture. Puis, alors que les ambulanciers emmenaient son corps, une jeune fille aux cheveux bleus assise sur une rame volante se présentait à son « corps astral » pour le conduire auprès du roi des démons, ou quelque chose comme ça.
Elle secoua la tête. Pas moyen qu'elle se fasse embarquer dans ce genre de truc. Cent douze épisodes, deux films... et une avalanche de galères, très peu pour elle.
- Mais qu'est-ce que tu délires ? Faut que t'arrêtes les dessins animés, ma fille, surtout les japonais. Tes parents avaient raison, ça te tape sur le système, se morigéna-t-elle. En rentrant à la maison, cure de Roi Lion, des Aristochats et de la Belle et le Clochard. Sirupeux à souhait... ieurk.
Mais à propos de ça, ou plutôt à propos de cinéma, le décor autour d'elle lui rappelait quelque chose. Où est-ce qu'elle l'avait déjà vu ? Elle était certaine que c'était dans un film. Subitement, les souvenirs lui revinrent et elle s'arrêta net au milieu du chemin, bouche bée, frappée de stupeur.
- On dirait... les Bois de la Lórien !
Mais oui ! C'était ça ! Le Seigneur des Anneaux ! Frodon ! Gandalf ! Sam Gamegie ! Un anneau pour les gouverner tous ! Elle inspecta les lieux d'un coup d'œil circulaire. Pas de cavalier noir en vue, c'était déjà ça.
- Evidemment qu'il n'y a pas de cavalier noir ! Il manquerait plus que ça. Quoi qu'avec le bol que j'ai...
Elle regarda quand même une nouvelle fois, pas plus rassurée que ça, puis un éclata d'un rire stupide qui la fit sursauter.
- De toute façon, t'es con. Les Nazgûls peuvent pas entrer dans la Lothlórien. Tu risques rien.
Puis elle s'arrêta un instant et regarda à nouveau autour d'elle. C'était sûr, ça, au moins ? Et d'abord, qu'est-ce qu'il lui prenait, tout à coup, de se croire dans un film - ou dans un bouquin !? Il y avait forcément une autre explication.
Ça paraissait complètement dingue, mais peut-être qu'elle avait été téléportée sur les lieux du tournage du SDA. C'était à peine plus plausible comme explication, mais le « à peine » faisait une sacrée différence. C'était où déjà ? En Nouvelle-Zélande non ?
- Pas complètement dingue, complètement con. Tu déjantes, ma pauvre. Si tu vois Peter Jackson, pense à lui demander un autographe, ça doit se vendre une fortune sur ebay.
Elle ricana. N'importe quoi. Au lieu de se faire ses propres films, elle ferait mieux de chercher un endroit habité. Le Seigneur des Anneaux, et puis quoi encore ? Blanche Neige et les Sept Nains ? La vilaine sorcière allait surgir du sous-bois, accompagnée du grand méchant loup qui avait bouffé le petit chaperon rouge et de Shrek, aussi, pendant qu'on y était.
Elle marcha un long moment, s'enfonçant toujours plus loin dans la forêt. Une brise légère faisait bruisser délicatement les feuillages et la rafraîchissait agréablement. Le chant d'une chouette l'accompagna quelques instants, puis se tut brusquement.
Katia s'arrêta et resserra sur elle les pans de son blouson. Elle avait eu chaud, elle n'avait pas l'habitude de faire autant d'exercice physique, mais là, tout à coup, elle se sentait glacée.
L'atmosphère autour d'elle venait de changer, subitement. Un frisson lui parcourut l'échine, et une sensation de peur lui noua la gorge.
- Idiote... Tu vas pas commencer à psychoter pour rien.
- La pointe de ma flèche est dirigée vers votre cœur. Ne faites plus un pas, dit une voix masculine, d'un calme terrifiant.
- Peut-être pas pour rien, finalement.